Quand je suis arrivée pour la première fois à Pomona, je me suis dit :
« Je pourrais vouloir vivre à Oldenborg. »

On me disait toujours, même en 2022 :
« Tu ne peux pas vivre là, ils vont le démolir très bientôt, probablement même cette année, et certainement d’ici l’année prochaine, parce que c’est moche. »
Elles disaient cela depuis quatre ans.


L’Extérieur
Il y a un banc devant le bâtiment où j’ai eu un jour une longue conversation avec quelqu’un, la nuit.
Beaucoup d’étudiants de première année y ont des conversations semi-confidentielles.
C’est un endroit à la fois privé et public, propice aux confidences.
J’ai un jour fait une demande pour y habiter, mais je n’ai pas été acceptée, parce que ma professeure de français n’a pas voulu m’écrire une lettre de recommandation.


Maintenant nous sommes en 2026, je suis sur le point d’obtenir mon diplôme, et ils le démolissent cet été.
C’est vrai qu’il est moche. Architecture brutaliste. Des fentes en guise de fenêtres. Des sols en carrelage dur et froid. Même son nom semblait dépassé ; il ne paraissait en rien international.
Ils disent cela depuis longtemps.
« Vous avez entendu certains d’entre nous évoquer la taille des fenêtres dans le reste du bâtiment, et vous savez que cette question nous préoccupait dès le début. Je dois dire qu’elles semblent encore plus petites que je ne le craignais. Je suis désolé de me montrer si pessimiste, mais j’estime important que vous sachiez que je n’ai entendu aucun commentaire positif de la part des étudiants concernant l’aspect d’Oldenborg. Je n’ai recueilli que des critiques au sujet de la forteresse que nous sommes en train de bâtir […] Je dois dire que je partage l’avis des étudiants quant à l’aspect extérieur. » (1966)
Hall d’Entrée
Cuisine et Tables de Langues
De 12 h à 13 h. Du lundi au vendredi.

La nourriture n’a jamais été particulièrement bonne non plus. Pendant la majeure partie de mes quatre années, ma relation avec Oldenborg consistait à entrer pour les tables de langue, puis à m’éclipser par derrière. J’ai trouvé cette stratégie assez tôt.
Je devais le faire pour mes cours de français. J’avais peur de parler aux autres, et surtout de leur parler en français. C’est gênant de parler aux gens simplement pour parler. En plus, mon français n’est pas bon et j’en avais honte.
Cette étrangeté rendait aussi les relations et les interactions entre les gens un peu plus privées et maladroites, ce qui était peut-être une conséquence naturelle du fait de parler pour parler.

Il y avait aussi un sentiment de domesticité, de filiation et de diaspora dans cet espace. Beaucoup d’enfants d’immigrés y allaient pour pratiquer les langues que parlaient leurs parents ; que ce soit pour leur faire plaisir ou pour se sentir plus proches d’eux.
Salons de Langues
L’endroit où se tiennent les cours de conversation et les pauses d’étude. Un lieu très prisé pour étudier (ou traîner) tard le soir. Certains sont décorés avec plus d’amour que d’autres.
Salon Japonais
Salons Russes
Salons Espagnols
Salon Allemand
Salon Chinois
Salon Français
Ainsi, être à Oldenborg rendait la présence de chacune spécifique, parfois sincère, mais seulement de manière diffuse.
La plupart des gens ne visitaient probablement Oldenborg que pendant la journée, mais certaines étudiants l’ont aussi connu la nuit. Le bâtiment était encore plus laid dans l’obscurité. Lumières agressives. Plafonds et murs à texture granuleuse. Il est aussi très difficile à parcourir. C’est comme un labyrinthe sinueux.

Dortoirs
Mais tout le monde tolérait sa laideur avec une certaine tendresse : y vivre était l’un des seuls moyens d’avoir une chambre et une salle de bain privées en tant qu’étudiant de premier cycle, ce qui le rendait enviable.
En ce sens, Oldenborg portait une certaine dualité. Il était laid, mais néanmoins désirable. Les gens ne voulaient pas forcément toujours y manger ni y parler aux autres, mais ils voulaient y vivre.
Le Sous-Sol
Le sous-sol incarne l’esprit même d’Oldenborg : on y trouve un flipper en panne que tout le monde connaît, ainsi qu’un couloir très long et particulièrement sinistre. Plusieurs étudiants y ont tourné des projets d’horreur.
Et, autant que je m’en souvienne, tout le monde disait qu’il allait être détruit parce qu’il était moche et vieux. Pendant longtemps, cela m’a semblé logique, et j’en étais contente. Peut-être que si sa démolition n’avait pas été retardée si longtemps, je n’y aurais jamais repensé.
Mais maintenant que le moment est venu, je me pose des questions :
Qui l’a conçu ? (Piercy Kay Reibsamen)… Pourquoi l’ont-ils fait aussi laid ? (En partie par hasard, en partie en raison de contraintes budgétaires)… Pourquoi le détruisent-ils ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ont-ils tant tardé ?
Mérite-t-il d’être détruit parce qu’il est laid et vieux?

Photos et mots de Maggie Zhang, PO ’26



































































































